La psychophanie, un plus quand le handicap est là
- lucebarrault
- 16 nov.
- 6 min de lecture
La psychophanie est une méthode très riche, autant pour les personnes valides dans une démarche de développement personnel que pour les personnes porteuses de handicap, en particulier de handicap de parole.

Un peu d’histoire...
C’est d’ailleurs grâce au handicap de parole que la psychophanie a pu voir le jour.
Il est toujours très frustrant d’être en face de personnes qui, de par leur handicap, ne peuvent s’exprimer – frustration qui est, bien sûr, sans commune mesure avec ce qu’elles-mêmes peuvent ressentir de ne pouvoir exprimer leurs émotions, leurs espoirs, leurs ralbols, leurs incompréhensions, leurs désirs… C’est vrai qu’il existe un certain nombre de méthodes de communication alternative (dans ce milieu, on parle de CAA pour Communication Alternative Améliorée – ou Augmentée, ça dépend), qui toutes passent plus ou moins par la maîtrise du geste. Maîtrise très fine en ce qui concerne la LSF (Langue des Signes Françaises), méthode bien connue pour les personnes malentendantes ou sourdes ou muettes ou les deux, ou parfois maîtrise plus grossière lorsqu’il est question de désigner un pictogramme, un mot, des lettres… La désignation se fait souvent avec un doigt, parfois la tête (à l’aide de ce que l’on appelle une « licorne », une tige fixée par un bandeau), ou le regard. Cette maîtrise est parfois difficile à obtenir selon le handicap, par exemple avec des personnes polyhandicapées ou avec autisme.
Dans les années 90, une orthophoniste de la Région Parisienne était en recherche active d’une méthode permettant d’offrir une solution à ses petits patients pour lesquelles elle était très démunie. Son nom était Anne-Marguerite Vexiau. Ayant entendu parlé d’une méthode développée en Australie, elle est partie s’y former et est revenue en France avec la Communication Facilitée.
Elle s’est par la suite rendue compte que cette Communication Facilitée pouvait être utilisée avec des personnes valides et qu’on avait alors accès à une zone de la psyché qui n’était pas consciente. S’en est ensuivie une guerre dialectique car Rosemary Crossley, la personne qui avait développé la Communication Facilitée en Australie, refusait que l’on utilise ce terme pour un autre contexte que la communication alternative pour les personnes privées de parole. Anne-Marguerite Vexiau a donc inventé un nouveau mot pour le nouvel usage, créant le mot PSYCHOPHANIE à partir de racines grecques : "psyké" pour esprit, âme, et "phan" pour mettre à jour, révéler.
Psychophanie signifie donc littéralement "la mise à jour de l’âme".

La Communication Facilitée
L’idée, dans la Communication Facilitée, est d’apporter à la personne un support physique, voire émotionnel, afin de suppléer aux difficultés neuromotrices et permettre un pointage. Concrètement, le partenaire "facilitant" soutient la main du patient et accompagne le geste de désignation, en sollicitant la coordination oeil-main. Il va s’agir de désigner des images, des objets, des mots écrits, ou des lettres sur un clavier, en réponse à une question d’un tiers. L’objectif est de diminuer peu à peu l’aide apportée pour aller vers une autonomie de frappe (par exemple) de la personne.
C’est ainsi qu’après avoir d’abord soutenu la main en dégageant l’index, le facilitant peut peu à peu soutenir au niveau du poignet, puis remonter peu à peu le long de l’avant-bras, du coude, du bras – il arrive que simplement poser la main sur l’épaule d’une personne suffise à ce qu’elle puisse se mettre à écrire alors qu’elle n’y arrive pas seule. L’idéal est bien sûr qu’il n’y ait un jour plus du tout besoin de contact physique et que l’autonomie de communication soit totale.

La Communication Facilitée se fait donc au niveau conscient, en faisant appel aux fonctions neuromotrices et cognitives d’attention et de conceptualisation.
La Psychophanie avec les personnes valides
Lorsque l’on pratique un certain temps la Communication Facilitée sur un clavier avec les personnes porteuses de handicap, on se rend compte que se développe chez le facilitant (l’accompagnant, le thérapeute, le parent) une sorte de canal, une aptitude à accompagner le geste puis la pensée, hors toute forme de mentalisation. Il existe un lâcher-prise, les mots coulent sans réflexion, un peu comme un medium qui canalise des messages spirituels.
C’est cette sorte de "semi-transe" que l’on peut également proposer aux personnes valides. C’est la grande découverte d’Anne-Marguerite Vexiau que d’avoir constaté qu’alors, on accédait à une zone inconsciente de la psyché, une zone que j’aime qualifier d’Être Profond, juste en-dessous du mental conscient.
La Psychophanie se différencie donc de la Communication Facilitée (CF) essentiellement de par le fait qu’avec elle on accède à l’inconscient – alors qu’avec la CF, on est dans le domaine du conscient.

Deux formes de conscience
Mais parfois, avec une personne porteuse de handicap, ce n’est pas si facile que cela de savoir si l’on est dans le domaine du conscient ou de l’inconscient.
Geneviève François, ma formatrice à l’École Férenczienne, postulait que l’on possédait en fait deux formes de conscience : une conscience cérébrale et une conscience transcendante. La conscience cérébrale correspondrait à celle de notre mode rationnel à l’état de veille, et la conscience transcendante contiendrait notre dimension spirituelle et serait celle de l’état onirique (et, j’ajoute, des états élargis de conscience, de transe, d’état hypnotique, etc.).
La conscience cérébrale se nourrit des expériences liées à nos apprentissages dans notre corps physique, à notre cerveau directement – alors que l’autre existe en-dehors de notre système nerveux. Ces deux consciences existent simultanément, mais, dans notre mode de vie habituel, c’est la conscience cérébrale qui prédomine – sauf chez les personnes dites lourdement handicapées, autistes, polyhandicapés, où c’est sans doute le contraire : elles semblent connectées en permanence à leur conscience transcendante, et c’est bien pour cela que souvent, elles ne comprennent pas comment nous fonctionnons.
La conscience cérébrale nous permet de vivre dans notre quotidien, d’assumer nos tâches habituelles, et aussi les uns avec les autres dans une société normalisée.
La conscience transcendante semble plutôt agir comme un guide, un guide personnel, un guide spirituel.
Avec la psychophanie, on contacterait donc plutôt cette conscience transcendante, même si les messages que l’on obtient ne sont souvent pas d’une teneur purement spirituelle (loin de là!). Cela pourrait expliquer la profondeur des messages obtenus parfois par des personnes qui nous offrent un visage bien différent au quotidien. J’ai le souvenir d’une jeune femme en MAS qui s’était auto-déclarée mon guide spirituel, alors que moi-même je tentais désespérément de la faire s’habiller seule. Il y avait là deux mondes qui se confrontaient, deux mondes bien séparés, mais qui avaient pu se rencontrer (un peu) grâce à la psychophanie.
Conscience transcendante, peut-être, mais on contacte aussi avec la psychophanie un registre émotionnel et affectif. On contacte des doutes, des hésitations, des décisions et des retours en arrière – c’est parfois un peu comme si on voyait en temps réel le travail psychique se dérouler sous nos yeux !

La Psychophanie avec les personnes porteuses de handicap
Je dois bien le reconnaître : je n’ai quasiment jamais pratiqué la Communication Facilitée telle qu'elle est définie ci-dessus avec les personnes porteuses de handicap que j’ai pu accompagner. On était toujours dans la Psychophanie. Cela permettait à ces personnes de regarder ailleurs, parfois même d’être en relation avec quelqu’un d’autre ou de manipuler un objet, ce fut parfois en marchant d’un bon pas côte à côte, ou même en lien simplement par le regard, que des messages ont pu s’écrire.

La question de la validation
C’est une question épineuse, et pourtant fondamentale.
Est-ce que les informations contenues dans les messages facilités (obtenus en Psychophanie) sont bien exacts, toujours, et à 100 %?
Je préfère répondre non. Il y a des messages exacts, ça, c’est sûr – et d’autres qui demandent à être explorés.
On aurait tendance à penser que la validation de ces messages est plus facile à obtenir avec une personne valide – ce n’est pas forcément le cas. Sauf exception, c’est toujours délicat.
Avec une personne porteuse de handicap, un changement de comportement, une baisse de l’auto-mutilation par exemple, ou un sourire qui fleurit sur un visage habituellement impassible, est un message impactant. J’ai souvent eu le doute sur l’exactitude des messages que je recevais de la part de ces personnes – mais un visible mieux-être était déjà un message en soi. Il y a parfois eu également des validations de la part de l’entourage, pour des demandes pour moi incompréhensibles (une guitare, par exemple, alors que nous soupçonnions la personne sourde – les parents ont pu dire que toute la famille était composée de musiciens), ou la référence à l’existence d’un nouveau bébé dans la famille. Il y a aussi eu des doutes, plus ou moins délicats lorsque les informations sont d’ordre intime ou traumatique (difficile de faire la part des choses entre les faits réels et les faits fantasmés ou vécus disproportionnellement).
Avec une personne valide, des messages peuvent faire écho à des ressentis profonds, ce qui en soi est une forme de validation. Mais que dire d’informations ayant à voir avec de lointains ancêtres et/ou de personnes décédées ? Des secrets de famille semblent parfois émerger – mais que dire de leur exactitude ?

Ce qui est sûr, c’est que les messages obtenus en psychophanie ne peuvent pas être utilisés comme preuve – car ils n’en sont pas ! Avec la psychophanie, on n’est pas dans le domaine du tangible.
Une alternative au silence
S’installer près d’une personne, lui prendre la main ou plonger son regard dans le sien, c’est déjà un pas vers l’écoute de l’autre. Quand on ne parle pas, on n’est souvent pas écouté. Proposer la psychophanie, c’est faire un pas vers l’autre, s’interroger sur qui est en lien, ses émotions, ses sentiments, ses pensées, son Être. C’est s’intéresser à lui. Rien que cela, c’est déjà énorme.
Lui accorder un regard, une attention.

Et puis, lui permettre d’exprimer des mots. Peut-être bien différents de ceux qu’il aurait pu employer s’il avait la parole, mais tellement plus parlants que son silence !
Luce Barrault
Novembre 2025



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